Jean-Charles de Castelbajac

L'ar(t)istocrate

Publié le 04/07/2017

 

 

 

Jean-Charles de Castelbajac

 

 

  • Quelles sont vos sources d'inspiration ?

 

Ma première source d'inspiration a été ma tendre enfance et le Maroc où je suis né et où je suis resté jusqu'à l'âge de cinq ans. J'étais irradié de blanc. Ma mère s'appelait Jeanne-Blanche, ma grand-mère, Blanche et ma ville, Casablanca. Très vite je suis parti à Nice où j'ai commencé à chercher le chemin de mes conquêtes et celles-ci se trouvaient dans l'histoire. J'étais passionné d'histoire et fasciné par les seconds, les beaux perdants. Des capitaines plutôt que des généraux. Est alors née en moi cette fascination pour l'héroïsme, cette chose vantée par Bowie et tant d'autres qui était une espèce d'abnégation au service d'une utopie. J'aimais avant tout le Moyen Âge car c'était une plateforme de modernité par rapport à l'Antiquité, la Renaissance ou encore le Siècle des Lumières qui me semblaient chargés d'ornements... A l'époque médiévale, la gamme chromatique était la gamme héraldique des primaires; le gueules pour le rouge, l'azur pour le bleu, le sinople pour le vert et l'or pour le jaune. A l'âge de onze ans je me suis rendu compte que ces couleurs ponctuaient ma vie car c'était les couleurs des vitraux à la messe du matin, celles des blasons que je voyais au réfectoire de cet ancien château et comme ma pension était en Normandie où pleuvait tout le temps, je les retrouvais aussi dans l'arc-en-ciel. J'étais donc très vite abonné à cet escalier vers le paradis, vers l'invisible... Je trouvais que cette plateforme de modernité c'était cette idée des chansons de geste, des livres d'heures comme celui du Duc de Berry ou encore le Grand Armorial de la Toison d'Or. Ce sont des choses qui m'emmenaient avec beaucoup de force vers la construction de mon style. L'idée qu'il existait quelques 50 000 blasons alors qu'il n'y avait alors que quatre couleurs et très peu de signes est quand même fascinante. J'aimais cette idée de contrainte séculaire et institutionnelle qui faisait que l'imaginaire prenait le dessus. J'adorais plus que tout un personnage, qui a été oublié depuis, qui est enterré à la Basilique de Saint-Denis. Bertrand du Guesclin, qui était du début du 13ème siècle, a été le premier à défaire les Anglais en inventant la guerilla. Il s'habillait en femme pour attaquer les châteaux, il lisait dans les bois. Même Hô Chi Minh l'a évoqué dans son traité de la résistance. J'adorais ce bonhomme qui n'avait rien pour lui physiquement et qui avait épousé la plus belle femme de toute la Bretagne, Tiphaine Raguenel. Ce qui a également nourri mon inspiration c'est ce travail sur l'archéologie, sur le manque et sur le fait d'utiliser tout ce qui constituait mon quotidien. L'austère couverture qu'il y avait sur mon lit de pensionnaire est par exemple devenue ma première veste. Les serpillières que je voyais au sol et que je considérais, selon le syndrome de Bécassine, comme des tissus mal aimés étaient devenus ma deuxième veste. La bande velpeau qui soignait mes ecchymoses au rugby, j'en ai fait ma première robe. Comme je ne voulais pas être designer, j'ai utilisé cette résistance pour m'approprier et détourner des choses qui n'étaient pas destinées à la mode... Pour en faire des manifestes plus que des vêtements. Chacun des vêtements que j'ai fait raconte une histoire, fait appel à des signaux gravés dans l'inconscient collectif, c'est ce qui en fait des vêtements intemporels. Lorsque vous voyez Andy Warhol qui porte un pull snoopy en 1982, ça ne se démode jamais... Tous ces éléments ne sont pas décoratifs mais hautement symboliques et sociétaux... D'où cette frontière ténue entre l'art et la mode...

 

 

silhouette Rose poussière - format: 29,7 cm x 42 cm - médiums : encre / oil stick / Acrylique

 

  • Justement à l'occasion de votre exposition "40 PASSAGES", vous inversez l'ordre des choses. Au lieu de mettre de l'art dans la mode vous mettez de la mode dans l'art. Il semblerait que l'un ne va pas sans l'autre pour vous ?

 

Absolument car qu'est-ce-que le métier de designer ? C'est quelqu'un qui doit répondre à des questions sur l'élégance, le chic et la fonction alors que l'artiste doit, quant à lui, poser des questions. Quand vous voyez une robe zèbre de 1983 dans laquelle on passe le bras dans la tête, on sort l'autre bras dans la queue et on applique le corps de cette bête avec le syndrome du cheval de troie, s'agit-il d'un vêtement ou est-ce que c'est plus joli accroché à un mur ?  Lorsque je suis arrivé à Paris, tout le monde était fasciné par "Les malheurs de Sophie" et la Comtesse de Ségur. Ils faisaient tous des dentelles et des bloomers donc j'étais un peu anachronique. C'est d'ailleurs comme ça que je suis devenu ami avec Vivienne Westwood et Malcolm McLaren en 1971 parce qu'eux faisaient des tee-shirts avec des os de poulet. Lorsque j'ai demandé en 1980 à Ben et à Keith Haring de peindre sur mes robes, il n'y avait pas cette distinction entre l'art et la mode, il y avait l'idée de faire des pièces uniques. Aujourd'hui, l'art est utilisé comme un outil de marketing. L'art c'est un marché, dès que quelque chose a le tampon "Art contemporain", c'est cool que ce soit une tablette de chocolat ou une paire de chaussures...

 

  • En 1982 déjà vous aviez exposé des tableaux humains à la FIAC avec Yvon Lambert, avez-vous depuis noté une évolution ou au contraire une régression dans ce rapport entre la mode et l'art ? 

 

Ce qui a fondamentalement changé, c'est l'arrivée de l'argent, des fondations, de l'économie dans l'art alors que jusqu'au début des années 90, l'art était résistance. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. J'avais d'ailleurs dit à Malcolm de se créer des comptes facebook, instagram et Myspace. Mais il refusait d'entrer dans ce monde-là, il m'a répondu qu'il était toujours dans la résistance alors je lui ai dit qu'on était maintenant dans un siècle de virus, plus de résistance... J'ai alors décidé de devenir un virus qui pose des questions, qui trouble, qui dérange afin d'aller le plus loin possible. Lorsque j'allais dans l'atelier de Basquiat à Soho en 1982, il ne vendait alors que deux tableaux par an. Un an avant, lorsque j'ai rencontré Mapplethorpe qui a shooté l'une de mes campagnes de publicité, personne ne voulait de lui pour photographier des vêtements... Il y avait alors cette notion de subversion. Aujourd'hui la chose excitante c'est que l'on revient au temps des mécènes. C'est une sorte de néo-médicisme. On pourrait presque considérer que c'est une nouvelle Renaissance lorsque l'on voit les merveilleuses expositions de la Fondation Vuitton ou l'arrivée de la soucoupe volante de François Pinault au milieu des Halles.

La beauté de ça c'est que ça va peut-être contribuer à amener quelque chose de plus pacifique au monde ou en tout cas, à décloisonner cette notion de culture qui pouvait être plus élitiste à mon époque. L'art est quelque chose qui est de l'ordre de l'ouverture. Quand je faisais un co-branding avec Weston en 1982 c'était un scandale alors qu'aujourd'hui quand JonOne fait un co-branding avec Guerlain, tout le monde s'arrache les pièces et c'est très bien.

 

  • L'idée du marketing dérangeait donc à l'époque ?

 

Absolument, tout ce qui touchait à cette notion dérangeait. L'acte fondateur de tout ça, qui a été le plus décrié par les collectionneurs et les galeries, est sans doute lorsque Keith Haring a ouvert sa boutique où l'on trouvait des lithos et même des peintures à 5 dollars. Tout était accessible. Après cette époque là, de grands galeristes ont participé à cette révolution comme Bruno Bischofberger qui a demandé à Warhol de travailler avec Basquiat, qui a demandé à travailler avec Clemente... C'était très intéressant. Mais j'ai adoré la période rock'n'roll de l'art et lorsque l'artiste  Steven Parrino est mort, j'ai pensé que c'était la fin de cet art. Mais je me trompe car nous sommes aujourd'hui sur un champ des possibles extraordinaire.

 

 

« Masterclass » format: 21cm x 29,7 cm - médiums: encre / oil stick / Acrylique

 

  • Parlez-nous de votre exposition "40 PASSAGES"...

 

J'ai fait 40 ans de défilés qui étaient tous des performances car j'ai toujours demandé à des groupes de jouer tels que les Sex Pistols, Grace Jones et tout une merveilleuse succession de performers. Je demandais aussi à des plasticiens de faire les décors comme Andrée Putman ou Xavier Veilhan. Je trouvais que le défilé était le moment de convergence absolu de tous les talents. Aussi bien ceux qui performaient sur scène, que ceux qui construisaient le décor ou encore ceux qui signaient l'invitation comme Malaval, Mapplethorpe et tant d'autres... Et puis à un moment j'ai eu envie de prendre du recul. Je me suis dit qu'après avoir passé ma vie à mettre de l'art dans ma mode, j'avais envie de mettre de la mode dans mon art. Entre-temps j'avais développé une dimension proétiforme dans mon travail en peignant notamment l'aéroport d'Orly sur 3700 mètres carrés... J'ai alors voulu dessiné une collection utopique, sans aucune notion commerciale et avec l'infinie liberté que j'avais dans les années 80. C'est une collection qui parle de notre vie, notre quotidien, nos inquiétudes et notre insouciance... On y trouve un gilet pare-balles, des vêtements gonflables qui évoquent la Méditerrannée... Et puis j'ai eu envie d'inverser l'ordre établi en invitant les gens à se promener le long des modèles au lieu que ce soit les modèles qui défilent.. Mozart disait "De la contrainte acceptée naît la liberté", il y avait un peu cette idée de la transformation de la contrainte. Mon travail est né du manque de liberté, de moyens, d'éléments. Je pense que c'est là qu'il a pris sa force. Même dans mon exposition, mes collages sont faits avec des éléments extrêmement humbles, du quotidien comme des étiquettes, des affiches dans la rue, un galet ou encore un morceau de bois...

 

  • Les femmes ont toujours été à la fois les muses et les canevas de vos créations. Pendant votre exposition vous allez utiliser une femme comme un canevas, littéralement. Pouvez-vous nous expliquer le sens de cette performance ?

 

Je peindrai en live sur des robes-meubles qui sont faites dans une toile tissée à la main et ensuite enduite. C'est toujours un travail spontané, je ne le prépare absolument pas si ce n'est que dans la projection que j'ai en tête, je n'ai pas envie de créer une robe fantôme comme je l'avais fait dans les années 1980 avec des visages de Jimi Hendrix ou qui que ce soit....

 

  • Vous avez collaboré notamment avec Mapplethorpe ou Cindy Sherman, avec quel autre artiste vivant et/ou mort auriez-vous aimé collaborer ?  

 

Je préfère travailler avec les vivants mais j'ai travaillé avec pas mal de fantômes aussi et cette frontière avec l'invisible. Je viens de faire un très joli projet avec Robert Montgomery, un artiste anglais avec qui nous nous sommes écrit des lettres d'amour pendant six mois. Je lui envoyais des dessins dans lesquels il écrivait des poèmes. Il y aura encore beaucoup de collaborations avec des artistes mais aussi avec des marques car j'adore travailler avec des maisons dont les histoires remontent à la nuit des temps comme le coq sportif ou Rossignol...

 

 

« Demie Déesse »  - format : 29,7 cm X 42 cm - médiums: encre / oil stick / collage / acrylique

 

  • Vous utilisez une gamme chromatique unique, caractéristique de votre univers pop, pouvez-nous nous dire ce que symbolisent les couleurs primaires pour vous ?

 

C'est surtout la genèse de mon travail. C'est une gamme à la fois restreinte et omniprésente. Le jaune qui est l'une de mes couleurs favorites, c'est la lumière, le partage, le voyage, l'évocation d'une forme de projection en quelque sorte. Le bleu, la spiritualité et la féminité et le rouge est comme un drapeau de conquête et de passion. J'ai toujours aimé cette idée de faire de grandes choses avec très peu. Ce chromatisme extrêmement réduit, on le retrouve chez Soulages et Mondrian qui excluaient aussi le vert. L'autre jour j'ai fait à la galerie un cadavre exquis avec Charlotte Le Bon, formidable artiste en dehors de son travail de comédienne, qui m'a demandé la permission d'utiliser le vert. J'avais beaucoup de mal avec cette idée mais bon...

 

  • Vous utilisez toujours des matières inattendues dites "pauvres" au lieu de matières nobles, pouvez-vous nous expliquer ce choix ?

 

Je n'ai pas eu le choix, ça s'est imposé à moi car c'est là que je trouve ma beauté. Les matières sophistiquées ou raffinées ne m'interpellent pas. En revanche, amener des matières brutes, des textiles qui ont une mémoire à une forme de sophistication, ça c'est un processus qui m'intéresse. C'est lié à l'appropriation et au détournement qui sont de vieux principes situationnistes. C'est Malcolm qui m'a fait réaliser que j'appliquais le situationnisme sans le savoir...

 

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