Li Chevalier

L'artiste à la recherche de la beauté perdue

Publié le 29/09/2017

 

 

 

Li Chevalier dans son atelier © Li Chevalier

 

 

Pouvez-vous nous raconter votre jeunesse dans la Chine de Mao Tsé-Tung  ?

 

Un des souvenirs d'enfance gravé dans ma mémoire de cette révolution culturelle est celui de ces séances quotidiennes de chant et de danse organisées par les commissariats révolutionnaires du quartier devant le portrait de Mao.  Au lever et au coucher du soleil,  les habitants de la cour carrée, de l'enfant au vieillard, se réunissaient devant ce portrait de Mao pour lui consacrer des chants élogieux. Ces cérémonies portaient des noms bien précis: "La sollicitude matinale" et "Le compte rendu du soir": Nous chantions "Le soleil  se lève à l'Est , Mao Tsé-Tung le grand sauveur du monde est né en Chine" ou « L'homme ne navigue  pas sur la mer sans capitaine, les végétaux ne poussent  pas sans le soleil, et on ne fait pas  la révolution sans la pensée du Président Mao».

Je dois avouer que ces rituels de chant et de danse qui  se répétaient matin et soir  dans la rue et  à l'école m'ont initiée très tôt au chant et ceci, malgré l'étroit répertoire imposé par la propagande. La femme du Président Mao étant en charge de la culture réussit à substituer à tous les opéras classiques des opéras révolutionnaires dont nous connaissions tous les airs et les paroles par cœur.  

 Dans l'art de ce temps il était hors de question de s'attacher au beau et de s'interroger sur l'émotion esthétique mais cet assaut contre le beau n'épargna pas non plus la  sphère privée des Chinois. Jusqu'en 1982,  la méfiance à l'égard de la beauté amena les inspecteurs d'écoles dans les classes, et pas seulement pour contrôler  leur style vestimentaire.  Mon père fut ainsi contraint de transmettre à l'inspecteur un dossier photographique de ma petite sœur démontrant que les sourcils de sa fille n'avaient pas été maquillés et que sa fille n'était pas contaminée par les idées et la sensibilité des bourgeois… 

Ce traumatisme  de la révolution culturelle a fait naître entre 1979 et 1983  un grand mouvement  intellectuel centré sur les idées humanistes, comme dans les années 50 en URSS après Staline.Toutefois, ce mouvement des idées humanistes fut interrompu mi-1983. J'ai quitté la Chine en 1984 et malgré ma passion pour l’art, je fis le choix d’entrer à Sciences Po,  puis au Collège de Philosophie de la  Sorbonne, motivée par mes interrogations sur la légitimité des régimes politiques et la place de l'homme face à des violences organisées. J'ai initié mon instruction artistique dans les années 90 avant d'être diplômée au Central Saint Martins College of Arts à Londres. Aujourd'hui, je considère mon tableau "Au delà de l'horizon" qui porte un grand point d'interrogation comme  la toile la plus représentative de mon parcours...

 

 

© Li Chevalier

 

 

La révolution culturelle a mené à un nihilisme esthétique que vous avez combattu depuis lors en militant pour le Beau, comment menez-vous cette révolution artistique qui est la vôtre ?

 

Je parlerai davantage d' «une guerre idéologique contre le beau» dans le cas de la révolution culturelle, pour  la distinguer du nihilisme esthétique né en occident  de la volonté de divers courants artistiques dont nous devons évidemment nuancer l’origine historique et les motivations. Je pense notamment au minimalisme. Les grandes pièces métalliques de Richard Serra dont j'apprécie l’ouvrage, se fabriquent industriellement et s’exposent « sans artifice » dans l'idée de la fin de la subjectivité et  du retrait intentionnel de l’artiste dans le processus de création, c'est une forme de désesthétisation de l’œuvre. L’esprit minimal est certes très présent dans l’art oriental (japonais notamment). Cependant, à mon sens, ce qui  sépare  le  minimalisme d’Occident  de  l’esprit  « minimal » de l’Orient, c’est que  chez ce dernier,  la primauté  de la  simplicité ne se fait pas au détriment de l’émotion esthétique. Dans mes propres démarches artistiques, il n’y a pas d’abstention, ni sur le plan technique, ni sur le plan émotionnel.  Mes œuvres se présentent à la fois comme le miroir d’une intériorité  saturée d'émotions et comme  le reflet d'une recherche de virtuosité technique. Redonner une âme aux œuvres, redonner de la beauté au monde voilà mon objectif ultime !  

L'esthétique en tant que  théorie du beau trouve  sa racine  étymologique dans les mots grecs, Aisthèsis, aisthèton, (sensible) et Aisthètikos. Le beau puise son essence  d'emblée dans les sentiments et la sensibilité. Or, ni sensibilité, ni sentiment n'appartiennent aux choses. Le monde post-industriel se  précipite dans l'intelligence artificielle, la numérisation, la froideur et l'indifférence des machines.

Une idéologie qui vise à anéantir  le désir de l'homme pour le beau ne peut cacher son ambition ultime à savoir, réduire l'homme  au statut de « chose ».  Comme corollaire, l'émotion esthétique ne se réalise pas sans un profond attachement à la valeur de l'homme !  A ce propos, je voudrais citer un très beau passage de notre académicien François Cheng, qui nous offre un pont magnifique entre la beauté et l'humanité. C'est de loin  la plus belle synthèse de l'humanisme et de l'esthétique que j'aie jamais lue. "Nous pourrions imaginer un univers qui ne serait que vrai, sans que la moindre idée de beauté ne vienne l’effleurer. Ce serait un univers uniquement fonctionnel où se déploieraient des éléments indifférenciés, uniformes, qui se mouvraient de façon absolument interchangeable. Nous aurions affaire à un ordre de “robots” et non à celui de la vie. J'aime aussi répéter cette phrase d'Anselm Kiefer: YOU CANNOT AVOID BEAUTY IN ART.     

 

 

© Li Chevalier

 

 

Que pensez-vous de l'art contemporain chinois ? Son identité n'est elle pas faussée par l'influence de l'art américain et européen ?

 

Pour ceux qui connaissent l'histoire de la Chine, dans son rapport avec  le monde, le problème d'identité  constitue depuis longtemps le  nœud des crises politiques, économiques et donc, par contagion, sociales et culturelles qui affectent le pays à intervalles réguliers.  Mais dans aucune autre période historique, le dilemme entre fermeture et invasion  n’a provoqué autant de malaise. L'affaire est  devenue inextricable car enchevêtrée dans divers courants idéologiques. Ainsi, ceux qui se méfient des chanteurs de rock et des artistes d'installation sont souvent de vieux conservateurs nostalgiques de l'ancien temps. L'enseignement artistique présente quant à lui un visage binaire.  On y propose  deux  voies  entièrement séparées: peinture nationale (guo hua) ou art occidental (you hua). 

Dans l'option art national, les étudiants se consacrent entièrement à l'art traditionnel qui perdure déjà depuis des millénaires. Il existe  un marché d'art domestique très dévoué à l'art traditionnel, également très actif dans les zones d'influence de la culture chinoise en Asie. Parallèlement à ce monde traditionnel, l'Académie Centrale des Beaux Arts de Chine offre toute une panoplie de cours dont le système de référence est entièrement occidental, dessin de tradition de la Renaissance, techniques de peinture impressionniste et studios d'expérimentation des matières, cours d'art abstrait,  art conceptuel, digital, sculpture etc… Cependant, les courants dérivés de l’art occidental ont rapidement dominé la Chine. Ces courants socialement engagés ont joué un rôle historique non-négligeable; très relayés par les médias occidentaux, ils bénéficient donc largement de la promotion des grands marchands d'art pour diverses raisons.

 

 

Vous êtes l'une des chefs de file du mouvement de l'encre expérimentale. Pouvez-vous nous dire de quoi il s'agit et quel est son but ?

 

Nous avons évoqué plus haut cette situation binaire de l'art chinois, très bien expliquée par Nicolas Bouriaud lors d’une exposition qu'il a présentée  à  la «Tate Triennal» en 2009. Il y évoquait l'émergence d'un phénomène artistique nouveau, l’ Alter Modernisme, d'une modernité spécifique à l'ère de la globalisation, ou deux catastrophes culturelles contemporaines vont de pair: D'abord, le mouvement de standardisation culturelle suite à la globalisation économique qui a pour effet d’effacer toutes les particularités culturelles que ce soit dans le domaine de la consommation culturelle ou de sa production.  Ensuite, et en réaction à cette standardisation, la radicalisation de définitions identitaires contre cette uniformisation progressive du monde.

La révolution de la peinture à l'encre en Chine, née dans le milieu des années 90, s'inscrit donc dans cette démarche de troisième voie.  Une voie qui ne consiste pas en une radicalisation de défense d'une identité étriquée mais en un effort de  re-singularisation du langage artistique du monde. Elle ne veut ni se plier à une tradition figée, ni à l'uniformisation.  En tant que membre active de ces divers  courants, l'encre nouvelle, l'encre expressionniste, l'encre abstraite, je vise une libre expérimentation de l'encre de chine en l'intégrant dans des supports, des formats et des textes inédits par rapport à la tradition, ceci afin de la revitaliser et en un sens, l’actualiser.  Etant une artiste active sur la plateforme internationale, je me donne comme mission de propulser au maximum cette forme d'art sur la scène internationale. La révolution de l'art de l'encre vise à préserver une bio-diversité des langages artistiques.

 

 

© Li Chevalier

 

 

La musique joue un rôle primordial dans votre vie et dans votre oeuvre, pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

 

Avant la réforme de Deng Xiaoping en 1978, les concours universitaires étaient suspendus et l'Armée Populaire de Chine ainsi que le studio de production cinématographique recrutaient régulièrement des petits Soldats des Arts dans les lycées pour les intégrer dans leurs troupes opératiques. La musique est restée la passion de ma vie. Parallèlement à mes pratiques d'artiste, je me suis ainsi produite sur scène jusqu'en 2007.

 

 

Trouvez-vous que Pékin, votre ville d'origine, a évolué sur les questions de la liberté d'expression ? Par rapport à Hong Kong notamment ?

 

J'ai quitté la Chine en 1984 et j'y ai réinstallé mon atelier dans le quartier 798 art zone en 2007.  Après plus de 20 ans d'absence, j'ai été frappée par des bouleversements de tous ordres. Grâce à internet et aux réseaux sociaux  se sont répandues une liberté de parole incomparable avec mon époque et une diversification des canaux d'information qui ont remplacé les hauts-parleurs qui diffusaient dans mon enfance une voix  unique. Des progrès certains, en particulier dans les conversations touchant aux mœurs et à l’environnement ont été faits mais ils ne peuvent encore, bien entendu, se comparer à ce que j’ai expérimenté en France ou ce que l’on peut encore connaître à Hong Kong aujourd’hui.

 

        

Parlez-nous de vos projets... 

 

Je présente ma prochaine monographie au printemps 2018  dans le complexe muséal de la Toscana, plus spécifiquement dans le musée de Sienne, un ancien hôpital chrétien reconverti. C'est un magnifique édifice chargé d'histoire. J'aimerais souligner cette spécificité de l’Italie mais également chinoise, où les musées possèdent ce caractère universel qui leur donne l'audace de franchir les cloisons des époques et des styles. Ainsi au printemps 2017, ma dernière exposition a été présentée au Musée D'Art Contemporain de Rome [MACRO] à la même période qu'une monographie d'Anish Kapoor, dont l’orientation anti-esthétique est bien connue du public.  A Sienne, mon exposition sera précédée  de celle d’un peintre du 13ème siècle, Lorenzetti, qui a laissé d'incroyables œuvres dans cette ville.

Cette ouverture contraste, selon moi, avec le système muséal français qui pâtit du manque de cette vocation universaliste d'un dialogue portant sur le caractère propre de l'art, quelle que soit sa  couleur singulière...

 

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