Scarlett Coten

ou l'homme libéré

Publié le 28/10/2017

 

 

 

"Yahia" Tunis, Tunisie © Scarlett Coten

 

 

  • Comment vous êtes-vous orientée vers la photographie ?

 

Adolescente, je me souviens de la fascination que provoquaient ces après-midis entiers où, penchée aux côtés de ma grand-mère sur les pages de ses grands albums de famille, chacune de ses photographies dentelées déliait le fil de récits captivants sur un passé qui m’était inconnu et lui était si proche. Je découvrais à travers l'épopée familiale le pouvoir magique de la photographie. Ma grand-mère, Louise Coten, photographe amateur dès 1930, par la modernité de son regard et sa grande indépendance d’esprit, a inspiré, comme une évidence quelques années plus tard, ce désir de devenir photographe. J’avais 20 ans.

 

  • Quelles sont vos sources d'inspiration ?

 

Elles remontent encore à l'enfance, à ces longs voyages d'été en famille où nous partions à l'aventure, navigant d'un port à l'autre. L'espace ouvert des océans, les personnages rencontrés au détour des escales, les grandes interviews diffusées à la radio qui accompagnaient nos traversées, les livres que nous lisions tous, les musées visités lors des haltes, tout cela est à l'origine de ce qui plus tard a continué à nourrir mon désir de voir le monde, et de le photographier: le cinéma, et la littérature américaine en particulier.

 

  • Comment l'idée de la série "Mectoub" est-elle née ?

 

Mectoub est né de l'expérience que j'avais des pays arabes depuis une dizaine d'années et du souhait d'en donner une image nouvelle. Nous étions en 2012, les "printemps arabes" avaient éclaté et changé le paysage. De mon côté, mon expérience personnelle, en tant que femme, m'amenait à m'interroger sur les relations Homme / femme et à questionner l'identité masculine. C'est la coexistence de ces deux situations qui est à l'origine de ce projet: photographier les hommes, et les hommes des pays arabes en particulier.

 

  • Parlez-nous de cette série...  

 

Avec cette série, je me positionne comme une femme qui regarde les hommes. En renversant la politique du "voir et être vu", je propose un regard singulier sur le monde; un acte qui en transgressant les structures sociales et les comportements, ambitionne d'ouvrir les perspectives de la représentation, pour repenser les notions d'altérité, de race, de genre ou de nationalité, au-delà des limites culturelles et géographiques conventionnelles. Cette prise de pouvoir avec à ma camera me permet de dire que mon regard a un genre, que ce n'est pas celui d'un homme: ce sont des portraits d'hommes faits par une femme, qui engage ces hommes à s'abandonner et à accepter que cela leur échappe. Seul l'isolement peut me permettre d'amener ces hommes à être au plus près d'eux-mêmes, à s'abandonner, c'est la condition pour arriver au dévoilement. Je choisis donc les lieux pour leur isolement et également leur charge émotionnelle. Ce sont des endroits souvent étranges, intranquilles, ils traduisent une émotion, un état d'esprit, ils ont une histoire: ce sont des maisons abandonnées, des usines désaffectées, des cafés désuets…Il y a toujours une ambiguïté, ces hommes affirment une identité contemporaine, leur désir de liberté, de faire évoluer les mentalités, devant des décors chargés d'histoire.

 

 

"Hamada" Amman, Jordanie © Scarlett Coten

 

 

J'avais envie de montrer ce contraste: un combat d'aujourd'hui dans les traces d'un passé voué à disparaître. Mectoub interroge les conceptions changeantes du genre et expose ce qui est souvent étouffé ou mal compris par toutes les sociétés jusqu'à ce jour. L'identité n'est pas quelque chose qui est déterminée ou statique, mais ouverte à un renouvellement constant. Cette série de portraits, en déjouant les attentes visuelles, pose la question de la notion d'authenticité et renforce l'idée de la photographie comme moyen de réinitialiser les dynamiques et les discours de pouvoir traditionnels. Le défi consiste à bouleverser les subjectivités collectives et les modes de pensée patriarcale, en attirant l'attention sur le rapport de pouvoir entre les photographes et leurs sujets, et à changer la perception de la société en racontant l'histoire de la discrimination d'un point de vue positif et novateur.

L'intention est d'ébranler nos représentations de l'homme et en particulier de l'homme arabe. Ce travail, en interrogeant l’émergence d’une nouvelle forme de masculinité, remet en cause les idées toutes faites sur un monde en mutation. Il engage à la réflexion sur la notion de genre, la question de l'identité et celle du pouvoir.

 

  • Quelle est la signification du mot Mectoub ?

 

Mectoub est un petit jeu de mots. Mektoub, expression volontiers lancée dans les conversations veut communément dire: le destin, c'est écrit. Mectoub avec un C pourrait être traduit par: histoires de mecs, avec le O en forme de petite bombe pour ébranler cette idée de fatalisme induite dans la formule.  

 

  • Auriez-vous pu réaliser cette série avant le printemps arabe ?

 

Pour ma part, c'était ici et maintenant. Un projet photographique naît toujours chez moi de préoccupations tout à fait personnelles, qui se juxtaposent à un moment donné à des préoccupations plus vastes. D'un point de vue artistique, ce regard féminin sur les hommes ou la notion de masculinité aujourd'hui, était une aventure conceptuelle qui s'imposait à moi à ce moment là. Le fait qu'une demande considérable pour davantage de liberté individuelle explosait dans les pays arabes était la conjoncture parfaite pour entreprendre ce projet car il faisait sens aussi bien d'un point de vue social ou politique qu'au regard de mon parcours de photographe. Quant aux hommes photographiés ils ne se sont pas métamorphosés en un jour, ce projet aurait certainement pu exister avant, mais personne ne l'avait fait, en tout cas pas avec cette approche particulière.

 

 

"Hazem" Le Caire, Egypte © Scarlett Coten

 

 

  • On parle beaucoup de la condition des femmes du monde arabe et jamais de celles des hommes, était-ce l'objectif de votre série ?

 

Bien entendu ce constat renforçait l'idée de la pertinence de s'intéresser à ces grands oubliés que sont les hommes ! Et en effet l'un des objectifs, au-delà du projet plastique ou conceptuel de ce travail était de les montrer tels qu'ils sont, loin des clichés éculés, en questionnant leur recherche d'identité face aux réalités de leurs sociétés.

 

  • Vos modèles se sont-ils facilement prêtés au jeu, sans crainte pour leur image ou peur de représailles ?

 

Dans chacune des grandes villes des sept pays où j'ai travaillé, j'ai abordé les hommes avec lesquels je devinais une connivence réciproque, ceux qui incarnent par leur attitude un esprit de liberté, et leur expliquais ma démarche. Je n'ai eu presque aucun refus de leur part, et a contrario, savoir qu'ils seraient vus les a encouragés à se livrer à l'expérience. Pour ceux d'entre-eux qui assument cette attitude face à la vie, émancipée des diktats, affirmer leur individualité est un combat qu'ils jugent important de montrer au monde, car si on ne les reconnaît pas dans leur propre pays, ailleurs, ils peuvent trouver une forme de considération. Ils ont conscience de l'image réductrice que l'occident peut avoir de "l'homme arabe" et ils se réjouissent de la démentir, à leur manière. Un seul m'a demandé de ne pas montrer son image dans son propre pays, ce que je respecte absolument, en effet ils se mettent en danger mais le besoin de dire au monde qu'ils existent et qu'ils se battent, simplement pour être eux-mêmes, était à l'évidence le plus fort.

 

  • Parlez-nous de vos projets...

 

L'un d'eux est d'éditer le livre "Mectoub". J'espère voir ce projet aboutir dans le courant de l'année à venir…

Le second est en cours de réalisation. Le prix Leica Oskar Barnack reçu pour Mectoub en 2016 m'a donné la formidable opportunité de réaliser un rêve: travailler sur un territoire totalement nouveau pour moi, les États-Unis. Depuis ce printemps j'y poursuis mon exploration des nouvelles définitions du concept de masculinité. Ce projet est un road trip dont la route est absente, remplacée par l'expérience de la rencontre. Après avoir sillonné la côte ouest de Seattle à Los Angeles, je vais continuer de Détroit à la Nouvelle Orléans en passant par Dallas, Memphis ou Atlanta, de raconter l'expérience du voyage et la réalité sociale de l'Amérique contemporaine, à travers le portrait intime de cette même génération.

"Plan américain" est un projet complémentaire du précédent au sein d'une société tout autant complexe et vaste, où la liberté d'expression, les problèmes de race, l'égalité entre les sexes, connaissent des tensions croissantes dans le contexte de la présidence "Trump". Mon ambition est de proposer un regard nouveau sur ce qu'est un homme aujourd'hui dans un monde changeant. J'espère trouver les soutiens financiers à la poursuite de sa réalisation.

 

 

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